Spirale Dynamique et anorexie mentale

Claude Marie

Introduction

Notre société occidentale a vu une étrange maladie, l'anorexie mentale, se développer progressivement dès la fin des années 1970. Le DSM-IV-TR définit cette maladie psychique par quatre critères diagnostiques : le refus de maintenir son poids à un niveau normal selon l'âge et la taille, la peur pathologique de grossir malgré la maigreur, des troubles du schéma corporel, et l'aménorrhée. Il distingue deux formes cliniques, l'anorexie restrictive et l'anorexie avec crise de boulimie-vomissements ou prise de laxatifs (dans Corcos et al., 2008).

L'anorexie mentale touche essentiellement des jeunes filles durant leur adolescence et se poursuit souvent à l'âge adulte. Le refus de s'alimenter suffisamment et l'amaigrissement qui en résulte peuvent s'aggraver jusqu'à provoquer la mort.

De très nombreuses études ont analysé les symptômes et le développement de cette maladie, ainsi que le contexte socioculturel et psycho-familial des personnes touchées. Nombre de ces recherches démontrent une forte corrélation entre un contexte donné et l'apparition de l'anorexie chez les adolescentes, même si l'hypothèse d'une cause génétique reste privilégiée par certains chercheurs.

L'anorexie semble ainsi trouver un terreau propice à son développement chez les femmes, à l'adolescence, à une époque donnée, dans les pays développés et dans un milieu familial donné. L'ensemble de ces éléments laisse supposer une corrélation avec un niveau particulier de la Spirale Dynamique.

Contexte

Sociétal

Malgré la rareté de données statistiques complètes et fiables (Corcos et al, 2008), il est possible d’admettre que ces troubles, autrefois très rares, se répandent à partir de la fin des années 1970 dans les pays dits développés, soit essentiellement l'Europe, les États-Unis, le Canada, l'Australie, le Japon. Actuellement, l'anorexie mentale gagne des pays comme la Chine, le Maghreb, le Mexique, l'Argentine, etc.

Au niveau d'une société, le développement de l'anorexie mentale semble constituer un marqueur du passage de DQ à ER, lorsque les valeurs de DQ sont délaissées au profit de celles de ER. En Occident, l'occurrence de l'anorexie suit ainsi mai 1968, qui avec le creux γ en CP, ouvre grand la porte à ER.

Familial

Tout aussi intéressantes sont les caractéristiques des familles touchées par un cas d'anorexie. Décrites comme conformistes, bien intégrées, elles appartenaient le plus souvent à la classe moyenne et aisée, mais la pathologie touche maintenant également les autres milieux sociaux (Corcos et al., 2008). On y retrouve une répartition des tâches classiques, avec d'une part un père très absent physiquement et émotionnellement, focalisé sur son rôle de pourvoyeur financier, généralement intégré socialement, et d'autre part une mère, souvent rigide et peu chaleureuse, assumant l'entier des tâches éducatives. Les conflits sont systématiquement évités, l'apparence est importante, et les attentes de réussite matérielle et sociale sont fortes. Les parents ont comme priorités l'éducation des enfants et la réussite sociale au détriment de leur vie de couple, largement insatisfaisante.

Au plan de la Spirale Dynamique, apparaît une image contrastée. Extérieurement, la famille est dans la transition DQ-ER; avec pour le premier vMème le conformisme et une structure familiale apparemment classique, et pour le deuxième l'importance de la réussite matérielle et de l'apparence. La mère assume les tâches DQ, le père celles de ER. Il est plausible de supposer qu'ils ont ainsi un vMème dominant différent.

Une analyse plus attentive montre que la façade de respectabilité DQ et de réussite ER masque des dysfonctionnements importants, en particulier l'antagonisme et l'hostilité dans le couple. Chacun se sent incompris, sans soutien, trouve que l'autre ne reconnaît pas ce qu'il apporte dans la famille, et a le sentiment qu'il se sacrifie. L'évolution de la société avec la montée du féminisme et la remise en cause du patriarcat aggravent ces tensions, la mère se sentant victime et le père dépossédé de son pouvoir. Malgré ces problèmes, les conflits internes sont systématiquement évités et ne peuvent donc être résolus. L'expression des émotions négatives est interdite. CP est étouffé. Il se manifestera de ce fait sous une forme inconsciente en utilisant le mécanisme du bouc émissaire (Girard R., La violence et le sacré, 1972)

Le couple, en conflit violent mais larvé et qui ne communique pas, utilise le mécanisme psychologique de la triangulation en incluant systématiquement un enfant dans la relation (Carraz, 2008, Dodin, 2004). En l'absence du père, la mère fusionne souvent avec ses enfants. Les frontières intergénérationnelles ne sont pas respectées. BO est ainsi très malsain. Les problèmes BO anciens touchent plusieurs générations. Ils se concentreraient sur la personne anorexique (Dodin, 2004).

Les auteurs récents — cités à la fin du texte — signalent tous un défaut de maternage, les mères étant décrites comme peu chaleureuses, rigides avec un passé dépressif correspondant aux premières années de leur enfant. Elles-mêmes ont souffert d'un défaut de maternage de la part de leur propre mère. À la naissance de leurs enfants, elles se retrouvent seules, sans soutien de leur propre mère, ni de leur conjoint uniquement préoccupé par son travail et l'intégration sociale, tant il craint de ne pas arriver à assumer les besoins matériels de sa famille, ayant lui-même manqué de soins maternels. AN n'a pas pu se développer de manière correcte dans ces familles.

Le profil de la famille, vu sous l'angle de la Spirale Dynamique, est donc le suivant :

  • AN insuffisant (d'où l'importance accordée aux biens matériels) ;
  • BO très malsain depuis plusieurs générations ;
  • CP réprimé, se manifestant sous une forme inconsciente ;
  • DQ assuré en majorité par la mère, qui en retire un sentiment de frustration ;
  • ER assuré en majorité par le père, qui craint de ne pas être à la hauteur.
La personne anorexique

Il s'agit en très grande majorité de jeunes filles qui sont touchées par ce trouble à l'adolescence.

Généralement considérées comme des enfants modèles, souvent brillantes intellectuellement ou sur d'autres plans, elles se caractérisent surtout par une extrême sensibilité émotionnelle. Elles sont ainsi prédisposées à être d'une part l'objet de projections de réussite matérielle et sociale provenant des deux parents, et à introjecter d'autre part les conflits non exprimés et les secrets familiaux (Dodin, 2004). L'introjection inclut en particulier les violences CP transgénérationelles refoulées par un DQ trop rigide. Leur famille attend des jeunes filles anorexiques qu'elles jouent un rôle actif en ER (attente exprimée) et en BO (non-dit).

La structure de la Spirale chez ces anorexiques est logiquement la suivante :

  • AN insuffisant par défaut de maternage ;
  • BO très malsain avec une introjection des problèmes des générations précédentes et un maintien de la fusion avec la famille en l'absence de limites fixées par le père ;
  • CP interne totalement réprimé, mais avec une introjection du CP familial refoulé ;
  • DQ trop rigide développé sur l'exemple de la mère ;
  • Forte attente d'un passage à ER de la part des deux parents, ER étant perçu, vu l'exemple du père, comme difficile à assumer.

À l'adolescence le passage à ER est attendu par la société, et surtout par les deux parents qui ont reporté leurs frustrations et attentes sur leur fille. La mère attend que sa fille sorte du rôle traditionnel DQ de la femme qu'elle conçoit comme dévalorisant et humiliant, vu son esseulement et l'évolution globale de la société. Le père espère que sa fille le rejoindra et le comprendra enfin en ER, contrairement à sa femme qu'il n'arrive pas à satisfaire, et qu'elle contribuera aussi à la réussite sociale de la famille.

La jeune fille a deux choix :

  • Rester en DQ comme sa mère, ce qui n'est guère attrayant vu la mauvaise expérience faite par cette dernière. Pour elles, DQ équivaut à travail insurmontable, solitude et non-reconnaissance. De plus, elle décevrait alors sa famille ce qui est impossible avec un BO trop fort et un CP faible.
  • Passer en ER comme son père présente plus d'intérêt pour être en phase avec la société d'une part, et pour se rapprocher de son père absent jusqu'alors d'autre part. Elle y voit également une possibilité d'affaiblir le lien fusionnel avec sa mère.

Le problème apparaît alors pour plusieurs raisons :

  • La théorie de la Spirale Dynamique nous dit qu'il n'est guère possible de passer en ER avec un AN blessé, un BO très malsain, et un CP quasi inexistant. Régler les problèmes des vMèmes précédents est un préalable indispensable. Faute de cela, quitter DQ pour ER revient de toute manière à retomber dans les niveaux d'existences précédents (creux γ).
  • Elle craint ainsi de perdre son identité en quittant DQ et de laisser apparaitre le CP familial violent que tous s'évertuent à cacher
  • Son expérience familiale lui fait croire que DQ = féminin = mère et ER = masculin = difficile. Elle en déduit que le passage en ER implique de quitter le féminin.
  • Cette conviction est renforcée par le fait que dans un milieu BO dysfonctionnel, sans limites intergénérationnelles claires et où l'interdit de l'inceste n'est pas énoncé clairement, se rapprocher de son père est dangereux, surtout si elle quitte sa mère.

L'anorexie, "solution" pour assurer la transition DQ-ER

L'anorexie va alors représenter la solution paradoxale permettant à l'adolescente de quitter DQ en espérant atteindre ER, tout en respectant les contraintes des différents vMèmes :

  • Le monde ER où la nourriture est surabondante valorise la minceur extrême et le contrôle qui lui est associé comme un signe de succès.
  • Maigrir suffisamment permet de se débarrasser de la possibilité de procréer et évite ainsi de se retrouver dans la situation de sa propre mère en créant une famille où elle assumerait les tâches DQ. De plus l'affaiblissement physique et le contrôle de l'alimentation remplacent les règles DQ permettant de garder un semblant d'identité et de contrôler l'explosion du CP inconscient très violent
  • Contrôler son alimentation donne un sentiment de pouvoir, tout en s'opposant à son entourage (famille, amis, corps médical). Ce comportement permet ainsi de développer CP (je fais ce que je veux et je vous nargue), tout en évitant les conflits directs avec la famille. Par sa maladie l'anorexique contrôle sa famille ce qui lui donne un sentiment de puissance. L'anorexie prend ainsi le rôle de "doudou" qu'il sera si difficile de lâcher (Carraz, 2009).
    Sur un plan plus symbolique, la perte de poids permet également de « condenser » le corps afin de diminuer les risques d'intrusion et de recréer des frontières (Carraz, 2009).
    La violence que s'inflige l'anorexique canalise la violence familiale par le mécanisme du bouc émissaire.
  • La disparition des formes féminines réduit les risques d'inceste ou de violences sexuelles liées à un BO déficient et un CP faible. L'anorexique peut se rapprocher de son père sans risque et sans se mettre en rivalité avec sa mère. Simultanément, la maladie et la faiblesse qui en découle obligent le clan à se souder autour de l'anorexique.
  • Le thème de la maladie met en évidence la forte problématique AN de la famille et de la jeune fille. Elle nécessite de l'entourage le rematernage qui était initialement déficient.

Globalement la stratégie retenue, en grande partie de manière inconsciente, est cohérente, bien que surprenante et choquante. Elle répond aux problématiques de tous les vMèmes impliqués. Sur le plan systémique, elle met en évidence des dysfonctionnements au niveau de la malade, de sa famille et de la société, qui se révèlent lors de la transition de DQ à ER. Cette transition fait resurgir les problèmes des niveaux d'existence précédents et implique de les résoudre avant de pouvoir passer au vMème suivant.

Le fait que plusieurs vMèmes soient concernés explique également que cette maladie se développe dans un contexte familial et social précis, mais qu'elle ne touche heureusement que quelques personnes. Selon l'hypothèse présentée, il est en effet nécessaire d'avoir un dysfonctionnement des niveaux AN, BO et CP, ainsi qu'une vision négative de DQ, pour qu'une telle maladie se déclare lors du passage DQ-ER.

Les jeunes hommes ne sont que rarement anorexiques. En effet, l'éducation traditionnelle leur laisse plus de marge pour développer CP. De plus le passage à ER, assimilé au masculin dans leur famille, leur pose moins de difficultés.

À l’intérieur d'une famille telle que décrite ci-dessus, la fille la plus perméable au plan émotionnel BO d'une part, et présentant le plus grand potentiel de réussite ER d'autre part, est susceptible de devenir anorexique.

Que nous disent les anorexiques ?

Un tel constat laisse un goût amer, mais il est également signe d'espoir si l'on accepte de regarder cette manifestation pathologique comme un miroir indiquant un dysfonctionnement de la Spirale.

En ER, l'anorexique nous montre à quel point l'importance accordée à l'apparence est malsaine. Elle signifie que le souci de la réussite et de l'image a dévalorisé les fonctions de relation, d'échanges émotionnels, de soutien et de maternage, qu'il a disloqué les familles au point que les femmes préfèrent ne plus enfanter car elles ont constatés que leurs mères se retrouvaient seules, sans aucune considération et sans le soutien de leur conjoint, de leur famille et de la société, et que leur père se sentait impuissant à soutenir sa famille.

En DQ, elle nous dit que les hommes et les femmes, dont la fonction diffère lorsqu'ils créent une famille, ont néanmoins intérêt à échanger, à se soutenir et à se réconcilier tout en se détachant du patriarcat rigide. Une éducation trop stricte, réprimant toute manifestation de CP, favorise des manifestations CP malsaines de type bouc émissaire, tout en conduisant à l'abandon global de DQ perçu comme punitif, alors que le maintien d'un DQ sain est fondamental pour enrayer la violence.

Ces jeunes femmes montrent aussi qu'un CP insuffisant les empêche de grandir sainement. Elles demandent à que le mode d'éducation encourage les filles à développer un bon CP. Elles disent aussi que la relation du couple est primordiale et qu'elle n'a pas à s'effacer devant les fonctions de père et de mère.

En BO, elles nous rappellent que les règles de base nécessaires à la survie de l'espèce, soit la séparation des générations et le respect de la place respective de chacun dans une famille, ont à être énoncées clairement par le père ou son représentant. Que ce dernier a un rôle de séparation pour fixer les limites émotionnelles et physiques de chacun, de manière à ce que les enfants puissent grandir en se sentant en sécurité.

Elles nous disent finalement que le maternage AN est une tâche primordiale et que la mère a besoin du soutien de son conjoint, de sa propre famille ou de la société pour la mener à bien.

Réparation

De nombreux thérapeutes travaillent depuis des années avec des anorexiques et leurs familles. Une abondante littérature est également disponible. Faute de connaissances professionnelles dans ce domaine, je me contenterai de quelques pistes tirées de ces lectures, mises en relation avec l'approche de la Spirale Dynamique.

La première évidence est que différents types de thérapies sont nécessaires plusieurs niveaux d'existence étant blessés. Une des difficultés dans le traitement de cette maladie provient vraisemblablement de cet empilement de vMèmes dysfonctionnels qui interagissent.

S'attaquer par exemple uniquement au culte de la minceur de ER n'aura probablement guère d'effet.

A priori, il paraît plus judicieux de remonter la Spirale en commençant par AN pour apporter le rematernage permettant d'avoir une perception correcte de son propre corps, puis BO en impliquant si possible la famille de manière à fixer les limites et les rôles respectifs de chacun, puis de dissocier le CP familial et transgénérationnel du CP propre à la jeune fille par des techniques d'affirmation saines de soi, afin de quitter le "doudou" que constitue le contrôle de la nourriture. Il sera ensuite utile de modifier des croyances telles que DQ = féminin = vie ratée et ER = masculin = impératif de survie matérielle, pour parvenir enfin à expérimenter un ER sain en abandonnant définitivement le recours à la béquille de l'anorexie.

Conclusions

Les éléments présentés montrent que le modèle de la Spirale Dynamique peut s'appliquer au cas de l'anorexie mentale, pathologie qui se déclarerait lorsque :

  1. la société est en transition entre DQ et ER ;
  2. une famille, également dans cette transition, possède un AN défaillant, un BO très malsain, un CP refoulé et des visions stéréotypées de DQ et ER ;
  3. leur fille se distingue à la fois par une trop forte perméabilité émotionnelle et par un bon potentiel de réussite sociale.

Dans ces conditions, la fille butte, lors de sa propre transition DQ-ER, sur de nombreuses contraintes paradoxales qui la conduisent à choisir l'anorexie pour tenter de franchir ce passage, mettant ainsi en scène les dysfonctionnements des vMèmes allant de AN à ER.

Que ce soit au niveau de l'anorexique, de sa famille ou de la société, cette manifestation nous dit simplement qu'il n'est pas possible de passer en ER si les niveaux d'existence précédents ne s'expriment pas de manière saine, et qu'il est donc fondamental de leur accorder l'attention et le soin nécessaire en commençant par AN et en remontant progressivement.

Cette réflexion contient naturellement une part d'appréciation personnelle, bien qu'elle s'appuie, dans la mesure du possible, sur des données fournies par la littérature. Elle a également nécessité de nombreuses généralisations et ne prétend pas se rapporter à tous les cas d'anorexie. Elle est à prendre comme un fil conducteur.

Toutes remarques, critiques, suggestions, compléments sont donc les bienvenus.

Quelques références récentes

[1] Carraz, Jérôme. Anorexie et boulimie : approche dialectique. Paris (France), Masson, Pratiques en psychothérapies, 2009.
[2] Corcoz, Maurice, et al. L'anorexie mentale : Dénis et réalités. Paris (France), Éditions Doin, 2008.
[3] Dodin, Vincent, et al. Comprendre l'anorexie. Paris (France), Éditions du Seuil, 2004.

Les opinions émises dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent aucunement IDEOdynamic®.