Des sons en couleurs

Donneuse de voix no 452

Voici un court article sur la bibliothèque sonore de Mulhouse, une association qui collecte les dons de voix depuis 30 ans sur la région, à l’attention des personnes malvoyantes. Cette association est, en réalité, l’établissement local d’une association nationale. Son rayonnement s’étend bien au-delà des frontières départementales puisque certains lecteurs habitent la Franche-Comté voisine.

AN-Beige

En ce qui me concerne, le don de voix était parti d’un élan de générosité sans doute fortement influencé par ER-Orange — de nos jours, ER-Orange, c’est le crack boursier et les parachutes dorés et on en a oublié le travail de compilation des encyclopédistes et la véritable foi de notre incarnation de ce vMème dans le progrès technique, la diffusion de la culture et des connaissances en général, et l’égalité des droits.

Avec l’émergence des nouvelles technologies de l'information et de la communication, les fameuses NTIC, depuis les 15 dernières années, le monde évolue rapidement, et progresse. Cependant, certains n’ont pas accès aussi facilement que les autres à l’information, tout simplement parce que l’usage d’Internet réclame, outre l'environnement technologique adéquat, ce qui n’est pas le cas dans les zones déshéritées, une acuité visuelle minimale. Fort de ce constat qui m’avait amenée, quelques années plus tôt, à parrainer un enfant indien via une ONG, j’avais décidé, cette fois-ci, de consacrer un peu de mon temps à lire pour les autres.

Lorsque je parlais de parrainage d’enfants, une partie de mon entourage approuvait, mais l’autre partie se demandait si je n’avais pas mieux à faire que d’aider quelqu’un que je ne rencontrerai jamais, vivant à « l’autre bout de la planète » — comme quoi pour certains, la Terre est effectivement plate !

Je m’attendais plus ou moins à voir poindre la même désapprobation masquée dans cette partie de mon entourage, à l’annonce de mon inscription parmi les donneurs de voix. Mais là, surprise ! Je recueille un écho beaucoup plus favorable. Cet enthousiasme relève de l’activation, par un des vMèmes suivants capable de se projeter dans le futur, de AN-Beige et de la peur de la perte de l’intégrité physique : la plupart des personnes qui approuvaient mon geste avaient, en réalité, tout simplement peur de se trouver, un jour, confrontées au même problème.

BO-Violet

Dans cette association, BO-Violet se manifeste fortement lors de l’assemblée générale locale. Légalement, l’association des donneurs de voix est une association nationale et a l’obligation de réunir son assemblée générale une fois par an, ce qui a lieu à Paris au début de l’automne. Cependant, l’établissement de Mulhouse organise tous les ans une AG d’établissement, qui n’a aucune valeur légale, mais est l’occasion pour les audio-lecteurs de rencontrer les donneurs de voix, et de boire un pot ensemble. Ma petite personne (donneuse no 452) a ainsi pu rencontrer la donneuse no 2, une adorable mamie de 80 ans, qui donne sa voix depuis 30 ans sur la région, accueille les lecteurs tous les samedis et est une de nos grandes ancêtres !

L’attachement à sa région est une autre manifestation du vMème : la bibliothèque de Mulhouse met à disposition des lecteurs un fond allemand pour les dialectophones.

CP-Rouge

« Surtout ! Choisissez un livre qui vous plaît et un livre court pour débuter ! Il est très important, pour un nouveau donneur (de voix), de pouvoir nous apporter rapidement son premier enregistrement… » Ce conseil m’a été répété par plusieurs bénévoles de l’association. Aucun d’entre eux n’était donneur de voix, mais ils ont perçu que l’enregistrement du premier livre est une aventure solitaire ! Seul(e) avec son ordinateur et son micro qu’il faut apprivoiser, car même si toute cette technologie nous est en principe familière, on passe du rôle passif de consommateur de clips, au rôle actif de lecteur ; seul(e) devant son livre qu’il faut non pas lire pour soi-même, mais bien interpréter comme un chanteur interprète les textes d’un compositeur, seul(e) face aux cartes et autres éléments graphiques ou visuels que l’auteur a intercalé à son récit et qu’il faut adapter à un public privé de la vue, comme un metteur en scène adapte un roman au cinéma, seul(e) enfin, face aux bruits parasites de l’environnement qu’il faut traquer pour obtenir un son de bonne qualité… En bref, il s’agit d’un combat que l’on mène plage par plage — je parle ici des plages sonores du CD, pas de celles du débarquement de 1944… quoique…

Parfois, c’est le livre qui gagne : par exemple, j’ai dû renoncer à la lecture de La Révolte des accents d’Eric Orsenna, quand je suis tombée nez à nez avec des phonèmes orientaux que j’étais incapable de transcrire. Parfois, c’est la pensée non linéaire de l’auteur qui oblige le donneur à « ruser » afin d’intégrer les notes et les renvois de la façon la plus naturelle possible au fil du texte. Parfois, c’est l’enregistrement d’un chapitre entier qu’il faut reprendre car, assurément, on a lu impulsivement trop vite, et en se réécoutant, on trouve le texte saoulant !

Bref, le premier enregistrement est un véritable petit combat, et on est « trop » fier de soi quand on en sort vainqueur ! D’ailleurs, à l’instar des guerriers qui dans la société celte bénéficiaient de la meilleure part de viande, des meilleures armes et des meilleures montures, les donneurs de voix sont pour le moins chouchoutés et disposent d'un certain pouvoir : ils choisissent le type de livres qu’ils veulent lire, travaillent à leur rythme, bénéficient du soutien des bénévoles de l’association et finissent par être reconnus par les audio-lecteurs (« j’ai déjà entendu votre voix »). La gloire n’est pas loin… mais…

DQ-Bleu

Mais… toute cette activité est sévèrement encadrée par DQ-Bleu qui est le vMème dominant de toute cette organisation, car il faut à tout prix éviter l’audiocopillage. L’audiocopillage est la version sonore du photocopillage qui tue le livre. Si bien que tout est mis en œuvre pour brider les mauvais aspects de CP !

Tout d’abord, à l’instar du don d’organes ou de sang, le don de voix est bénévole et anonyme — et c’est pour respecter cette règle d’anonymat, importante pour la stabilité de l’association, que je ne signe pas cet article de mon nom. Ainsi, le clientélisme que CP-ROUGE génère immanquablement est, pour ainsi dire, brisé dans l’œuf !

Ensuite, chaque enregistrement répond à une procédure de production très stricte depuis le choix du livre jusqu’à la diffusion de l’ouvrage et à sa conservation. On demande l’accord de l’éditeur (certains éditeurs ont signé une convention avec les bibliothèques sonores pour ne pas être noyés sous les courriers) avant d’autoriser un enregistrement. La première plage sonore est immanquablement occupée par une annonce rappelant l’existence de droit d’auteurs et que l’enregistrement est réservé un usage uniquement privé et exclusivement par des personnes n’ayant pas une vision suffisante pour lire.

En contrepartie de ces conditions d’utilisations très strictes, la SACEM prélève des droits d’auteurs modérés sur les enregistrements. Avant toute mise en rayon, les enregistrements sont écoutés par les contrôleurs qui rédigent une critique de chaque ouvrage à destination du donneur. Les contrôleurs sont les seuls (bien-)voyants à pouvoir écouter le livre et cela seulement dans le cadre de leurs activités. Pour le bon classement de l’ouvrage, le donneur doit, en outre, fournir un formulaire avec son numéro de membre, les références bibliographiques de l’œuvre, le nombre de CD utilisés pour l’enregistrement et un court résumé du livre.

Cette organisation bien rodée et stable a permis de collecter, sur Mulhouse, un fond de plusieurs milliers de documents variés pouvant faire pâlir d’envie de nombreuses bibliothèques de quartier.

Beaucoup des membres de l'association s'y investissent avec une foi et une fidélité qui relèvent aussi de DQ, et bien sûr aussi un peu de BO. La donneuse de voix no 2, évoquée plus haut, est capable de lire un livre sur demande. La Présidente, qui va passer la main cette année, fait partie de l'asociation depuis 30 ans et la préside depuis 15 !

ER-Orange

Dans un monde à dominance ER-Orange, il serait faux de penser que ce vMème n’a aucune influence sur le fonctionnement de l’association. Tout d’abord, c’est le vMème dominant de bon nombre de maisons d’éditions, et la mercatique influence depuis bien longtemps le choix des audio-lecteurs, comme celui des donneurs : un livre ayant reçu une bonne couverture médiatique aura d’avantage de chance d’être emprunté qu’un obscur ouvrage didactique… La bibliothèque de Mulhouse ne refuse pas non plus le progrès technique et son récent site web permet de consulter à distance son catalogue.

ER pointe donc peu à peu le bout de son nez dans le fonctionnement quotidien de la bibliothèque.

À ce point de la démonstration, j’aimerais raconter une anecdote. Ayant achevé la lecture du livre Spirale Dynamique, je m’aperçois qu’il va me rester vingt à trente minutes d’enregistrement disponible sur mon dernier CD. Je prends donc contact avec les auteurs, leur demandant s’ils souhaitent ajouter quelque chose, et ils me proposent de piocher quelques-uns de leurs articles pour compléter l’ensemble. L’idée me séduit, j’en parle à l’Association pour demander s’il existe une procédure spécifique pour cette situation. On me répond que l’enregistrement n’est pas possible, car cela pose un problème pour déclarer l’ouvrage à la SACEM, qui est très stricte, et pour la perception des droits !

Qu’à cela ne tienne, moi-même fortement influencée par le vMème ER, j’envoie un courriel à notre présidente pour négocier ce cas, non prévu dans nos statuts. Tout d’abord, je lui précise que les articles en question sont en libre accès pour les « voyants » sur le site web, et que tout un chacun peut les consulter gratuitement, mais que dans le cas de nos audio-lecteurs, cela leur demande un ordinateur de course comme celui de Gilbert Montagné. Ensuite, je lui indique que l’auteur lui-même est d’accord tant que l’on reste dans le cadre de la bibliothèque sonore, donc dans le cadre d’un usage privé, et que l’on en précise la source et l’existence d’un copyright (il ne s’agirait donc pas d’un affreux audiocopillage). Enfin, je lui propose en dernier recours et pour le cas où la SACEM exigerait une perception de droits pour ces quelques ajouts, de considérer ce complément comme une contribution volontaire de l’auteur au bon fonctionnement de l’association qui est habilitée à recevoir des dons en espèces, mais aussi en nature — don’t break the rules, bend them…

La présidente a fini par convenir qu’avec une autorisation écrite de l’auteur détaillant la liste des articles incriminés et signée de sa main, et parce qu’il s’agit d’articles accessibles par ailleurs sur l’Internet, sans abonnement spécifique, alors, oui !, dans ce cas, on peut prévoir une exception. Comme quoi ER-Orange fait parfois bien son travail, quand il s’agit de négocier avec la Vérité Ultime !

Que dire de FS-Vert et des niveaux suivants ?

Ils ne sont pas complètement absents, car certains ouvrages lus ces dernières années concernent des thèmes FS-Vert et il y a probablement des donneurs et des lecteurs centrés ou influencés par ces niveaux d’existence. La phraséologie de l’annonce au début de chaque livre, qui parle de « personnes n’ayant pas une vision suffisante pour lire », est une timide incursion du politiquement correct dans cet établissement local. Toutefois, l’influence des vMèmes situés au-delà d’ER reste faible pour l’instant.

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J’ai essayé dans cet article de présenter davantage d’aspects positifs des différents niveaux d’existence que d’aspects négatifs… On reconnaît souvent les vMèmes par leurs mauvais côtés, leurs exagérations lorsqu’ils deviennent inappropriés. Toutefois, la plupart du temps, ils ne fonctionnent (et heureusement pour nous) pas si mal que ça !

Les opinions émises dans cet article sont celles de l'auteur et n'engagent aucunement IDEOdynamic®.