Spirale Dynamique : un outil performant d’analyse des conflits

Interview de Fabien Chabreuil
pour Médiations & Sociétés le 7 novembre 2005

Éric Guérin : Il me semble que Spirale Dynamique est un outil parfaitement adapté à l’analyse de l’actualité des banlieues, et que nous avons donc la une occasion de présenter ce modèle à nos lecteurs ?

Fabien Chabreuil : Vous avez entièrement raison. Une analyse par la Spirale Dynamique aide à définir le problème dans toute sa complexité, à identifier et comprendre les causes véritables des incidents, et à proposer des solutions.

E.G. : Nous pouvons peut-être commencer par donner une définition de Spirale Dynamique.

F.C. : C’est la théorie de l’émergence ouverte et cyclique de niveaux d’existence bio-psycho-sociaux chez les êtres humains et dans les sociétés ! C’est ainsi que la présentait son créateur Clare W. Graves, Professeur émérite de Psychologie à Union College dans l’état de New York, et cela nécessite quelques explications complémentaires.

Niveaux d’existence – Les conditions dans lesquelles nous vivons déterminent pour une large part nos croyances, nos valeurs, nos comportements. Un cadre supérieur dans une tour de La Défense et un chasseur-cueilleur de la forêt amazonienne fonctionnent sur la base de modèles du monde totalement différents. L’un n’est pas meilleur que l’autre. Chacun des deux représente une adaptation nécessaire et efficace à un environnement spécifique, et serait totalement inapproprié dans un autre. Ces ensembles de références qui façonnent notre perception et notre représentation du monde et qui déterminent comment y agir, Clare W. Graves les appelait des « niveaux d’existence ». Ces successeurs et élèves, Don Beck et Christopher Cowan qui ont forgé le terme Spirale Dynamique, les ont nommés vMèmes (à prononcer vi-mèmes). Nous utiliserons indifféremment ces deux termes.

Bio-psycho-sociaux – La définition de ces niveaux d’existence prend en compte des impératifs biologiques issus des neurosciences, des facteurs psychologiques et les forces socioculturelles qui s’exercent sur les individus.

émergence ouverte et cyclique – Si les conditions de vie influent sur le fonctionnement de l’être humain, celui-ci à son tour a un impact sur son environnement. À un moment donné, cet impact devient tel que le vMème en cours n’est plus adapté ; un autre émerge et s’installe peu à peu. Pendant un temps, ce nouveau niveau d’existence représente un modèle fonctionnel du monde. Mais un jour, le changement des conditions de vie le rend obsolète, et il cède la place au suivant. Cette émergence est ouverte, la Spirale Dynamique considérant qu’il n’y a pas de niveau terminal et que tant que l’homme existera sur cette planète, ce cycle d’adaptation aux conditions de vie, puis de transformation de celles-ci continuera et de nouveaux niveaux apparaîtront sans cesse. Clare W. Graves parlait d’une « quête sans fin ».

E.G. : Vous avez dit chez les êtres humains et dans les sociétés. Pouvez-vous préciser ?

F.C. : En fait, l’humanité au fur et à mesure de son développement a créé les différents niveaux d’existence. L’homme de la préhistoire cherchait simplement à assurer ses besoins physiologiques les plus simples. C’est le premier niveau que Beck et Cowan ont défini par une couleur, BEIGE. Puis est venu le temps des chasseurs-cueilleurs, des tribus et d’un niveau d’existence cherchant en priorité la sécurité (VIOLET). Ensuite est arrivée l’époque des empires et de la recherche de l’héroïsme, de la gloire et du pouvoir (ROUGE). À l’étape d’après, celle des grands états, c’est la recherche de l’ordre et de la vérité ultime qui a prédominé (BLEU), suivie dans nos démocraties industrielles de la recherche de la satisfaction matérielle (ORANGE). Dans quelques pays, notamment dans ceux d’Europe du Nord, le niveau suivant (VERT) apparaît déjà qui recherche la paix et des relations affectueuses et harmonieuses dans un monde tourmenté.

Pour la Spirale Dynamique, la psychogenèse récapitule la sociogenèse. Cela signifie qu’un être humain se développe en suivant dans le même ordre les mêmes étapes suivies les sociétés. La cartographie du développement de l’être humain réalisée par Spirale Dynamique est à ce titre totalement compatible avec les approches évolutives reconnues, comme les travaux de Piaget ou les stades de développement moral de Kohlberg.

Les niveaux d’existence s’empilent les uns sur les autres. Les anciens ne disparaissent jamais totalement, et derrière celui qui prédomine à un moment donné, leur influence se fait encore sentir. La Spirale Dynamique n’est pas une typologie. Elle étudie avec subtilité comment les différents vMèmes agissent ou interagissent à l’intérieur d’un individu, d’une organisation ou de la société.

E.G. : Le meilleur vMème à un moment donné est celui qui est adapté à nos conditions de vie.

F.C. : C’est le seul critère important aux yeux de Spirale Dynamique qui n’émet aucun jugement de valeur sur les niveaux d’existence. Aucun vMème ne peut être dit meilleur qu’un autre ; il n’y a aucune corrélation entre les vMèmes et le sexe, la race, l’âge, l’intelligence, la sagesse, le développement psychologique ou spirituel, etc.

E.G. : La Spirale Dynamique permet donc d’analyser le fonctionnement d’un ou de plusieurs individus, comme celui de la société en général. Si les uns et les autres fonctionnent à partir de vMèmes différents, il y a forcément incompréhension et tension. C’est ce qui se passe actuellement en banlieue ?

F.C. : Exactement. Il est fondamental de comprendre que ce qui se passe n’est pas un problème lié à une population particulière, ni même un problème lié à la banlieue. C’est un problème entre les niveaux d’existence qui dominent la société française et ceux qui sont actifs chez certains jeunes de banlieue.

E.G. : La société française est clairement dominée par le matérialisme ORANGE, avec une influence encore importante de la recherche de l’ordre de BLEU notamment dans les structures politiques et étatiques. Ce n’est pas le cas des jeunes de banlieue actuellement en révolte.

F.C. : Effectivement, la problématique des banlieues tourne principalement autour des trois vMèmes VIOLET, ROUGE et BLEU.

Le niveau d’existence VIOLET est celui dans lequel se crée un sentiment de sécurité par appartenance à un groupe bâti sur les liens du sang. Dans ce groupe, les anciens assurent le maintien des traditions qui permettent de vivre dans un monde incompréhensible. Des rituels et la réciprocité maintiennent la cohésion du groupe.

Clairement, VIOLET n’est pas suffisamment développé. La problématique à ce niveau concerne surtout des gens issus de l’immigration, certains de première génération et d’autres de deuxième ou troisième génération. L’immigration a amené en France des gens ayant un VIOLET fort — du moins un VIOLET beaucoup plus fort que celui de notre société. Ce vMème s’est assez rapidement affaibli à la fois par une influence extérieure de la culture française, et par la déconsidération progressive du rôle des anciens due à une mauvaise intégration dans la société. Certes il reste une influence de VIOLET, mais celle-ci est trop faible pour assurer une cohésion sociale et pour tempérer l’action de ROUGE.

Ce vMème ROUGE est par contre extrêmement puissant. ROUGE s’active quand les gens ont l’impression de vivre dans une « jungle » où le plus fort survit. La seule chose à faire est alors de se battre pour ne pas être dominé.

La manière dont sont traités ces jeunes de banlieue conforte, à tort ou à raison, cette perception de leurs conditions de vie. N’en donnons que deux exemples. Ces jeunes vivent avec la conviction absolue que la justice est systématiquement du côté du plus fort : si on est un riche, un nanti, un puissant, on prend quelques mois de prison avec sursis pour avoir détourné l’argent de la République, et si on est issu des banlieues, on prend quelques mois de prison ferme pour avoir volé une paire de Nike. Ils se sentent exclus de la société : même avec un beau diplôme, il est très fréquent de ne pas trouver de travail si on s’appelle Mohammed et qu’on vit dans le 9-3. Le taux de chômage en banlieue est trois à quatre fois supérieur à la moyenne nationale.

Quand ROUGE est le vMème dominant, il y a forcément impulsivité et violence. ROUGE veut satisfaire ses impulsions immédiatement, peu importent les autres. Dans la jungle, c’est la seule attitude raisonnable.

Et puis, il y a aussi dans ces banlieues un peu de BLEU. Après l’impulsivité de ROUGE, BLEU cherche à assurer l’ordre et la stabilité par le respect des règles. Culpabilité, obéissance et punition mettent au pas l’égocentrisme de ROUGE.

BLEU n’est pas réellement assuré par la société française que ce soit par l’école, la famille, ou la police… Le BLEU est assuré principalement par l’Islam, de manière ni très forte, ni très convaincante, comme le montre le peu d’effets des nombreux appels au calme lancés par les représentants de l’Islam.

Les personnes qui ont participé aux violences qui se sont déroulées en banlieue ont donc une forte dominante en ROUGE, avec un VIOLET qui n’a pas réussi à se maintenir suffisamment et un BLEU pas encore assez développé.

Vient ensuite le moment où un ministre désigne ces populations en employant le terme « racaille ». Dans mon dictionnaire, la définition du mot racaille est « partie du peuple la plus pauvre considérée comme la plus méprisable ». Qu’il s’agisse de la partie la plus pauvre, c’est une évidence incontestable, mais qu’on parle de partie la plus méprisable, c’est quelque chose qui ne passe pas, et surtout pas pour le vMème ROUGE, pour qui le critère du respect est absolument fondamental. Afficher ouvertement son mépris est une sorte de « chiffon rouge » agité devant ROUGE. Il est important pour ce dernier de ne pas être dominé, de ne pas se soumettre à quelqu’un plus fort que lui, ou si c’est le cas, de ne pas perdre la face et de ne pas avoir honte. Pour ROUGE, la culpabilité n’existe pas, mais l’évitement de la honte est une motivation puissante.

À partir du moment où le terme « racaille » a été employé en public et que le mépris a été relayé par la télévision et affiché devant la France entière, c’était la honte. La première occasion allait être la bonne, et elle est arrivée très vite : deux jeunes gens électrocutés dans un transformateur, et un ou deux jours plus tard une grenade lacrymogène dans une mosquée.

Un des aspects inquiétants de la situation est l’incapacité de la classe politique, de la presse et de la société en général à comprendre ROUGE et à agir de manière appropriée avec lui. Ainsi, M. Sarkozy parle de mouvement organisé. Les événements sont évidemment tout sauf organisés, mais une personne en dominante BLEU ou ORANGE arrive difficilement à comprendre cette façon de fonctionner. Redisons-le, ROUGE agit impulsivement. J’ai vu à la télévision un jeune homme répondre aux journalistes qui lui demandaient ses revendications : « Mais on n’a pas de revendications ! Pourquoi on brûle les voitures ? Parce qu’on en a envie ! »

Aujourd’hui, à l’ère de l’Internet et du téléphone portable, la communication permet des mouvements simultanés sans pour autant qu’ils soient coordonnés, centralisés ou organisés. C’est juste une idée qui se répand, une occasion sur laquelle on saute pour la mettre en œuvre.

Face à ces agissements, la réponse du gouvernement est « rétablissons l’ordre ». C’est effectivement une réponse évidente et absolument nécessaire, mais qui ne peut pas être la seule réponse dans le temps — ni même immédiatement —, parce que ROUGE n’est pas sensible à la punition. Attraper ces jeunes et les envoyer trois mois en prison protège peut-être la société dans l’immédiat, mais n’a aucun effet sur eux, parce que pour eux cela n’a aucun sens ! Je me souviens avoir entendu il y a quelques mois l’interview des jeunes gens appartenant à des groupes dominés par ROUGE. Ils appelaient la prison la « maison », et se moquaient de ceux qui n’avaient jamais fait un séjour à la « maison » !

En brûlant des voitures ou des bâtiments, ces jeunes dominés par ROUGE ont acquis auprès de leurs pairs un statut héroïque, statut que ROUGE recherche plus que toute autre chose. Par rapport à ce gain-là, la punition n’a aucune importance. Aucun problème en ROUGE ne peut être réglé uniquement par la punition.

E.G. : À partir de cette analyse, quelles solutions la Spirale Dynamique nous permet-elle d’envisager ?

F.C. : De la même manière que l’analyse se fait à tous les niveaux de la Spirale, la recherche de solutions doit, pour être efficace, corriger les dysfonctionnements dans le plus grand nombre possible de vMèmes. Je ne peux ici que proposer des directions très générales. Je suis un spécialiste de la Spirale Dynamique, pas des banlieues et la vocation de la Spirale Dynamique n’est ici que d’être un outil supplémentaire entre les mains des gens qui sont sur le terrain et y font déjà courageusement un travail remarquable.

Au niveau VIOLET, le premier système de référence censé assurer la sécurité et le lien, les structures familiales ont explosé. La plupart de ces jeunes ont des parents qui ne sont pas en état d’exercer de l’autorité vis-à-vis d’eux. Il s’agit en général de parents qui n’ont pas réellement réussi dans la société française à cause de difficultés d’intégration ou parce que la famille est monoparentale. Ils sont alors considérés comme faibles par leurs enfants dominés par ROUGE, et n’ont donc pas de crédibilité suffisante pour maintenir un certain ordre.

Comme VIOLET est incontournable, il est souhaitable de traiter mieux les anciens de ces communautés, de restaurer leur image et de leur redonner un peu de pouvoir, ne serait-ce simplement qu’en les considérant comme des interlocuteurs privilégiés et en valorisant les solutions qu’ils pourraient proposer.

Le ROUGE, quant à lui, a besoin d’un statut héroïque. Il faut donc trouver un moyen de canaliser l’énergie de ROUGE et de lui permettre de tirer fierté de sa force, de sa puissance en dehors d’actes antisociaux. L’idée la plus évidente est le sport, mais cela ne peut certainement pas être la seule solution.

De plus, le ROUGE ne comprend pas la punition. La seule chose qu’il comprend, c’est la récompense immédiate pour les actions positives. Il s’agit donc de trouver et de valoriser, dans ces quartiers et dans la société tout entière, tout acte considéré comme positif. Les radios et télévisions locales pourraient jouer ce rôle de valorisation positive, leur proximité leur permettant de réagir dans des délais compatibles avec la faiblesse de l’horizon temporel de ROUGE.

Au niveau de BLEU, l’école ne joue plus son rôle de création du vMème. La société dans laquelle nous vivons est dominée par ORANGE. Ce vMème s’est lui-même créé en réaction aux problèmes posés par BLEU, et en a diminué, autant qu’il le pouvait, l’influence. Autrefois, l’apprentissage des règles sociales se faisait principalement à l’école. Ce rôle n’est aujourd’hui plus rempli comme il devrait l’être. Cette fonction est donc à rétablir et nécessite un personnel ayant l’autorité que donnent la compétence et l’expérience. Aujourd’hui quand un enseignant obtient son diplôme, il est affecté à ces quartiers difficiles, et dès qu’il a acquis un peu d’expérience et d’ancienneté, il gagne le droit d’aller dans des zones plus faciles. C’est je pense un des seuls métiers où on met les gens les moins expérimentés là où il y a le travail le plus complexe. C’est, à mon avis, un dysfonctionnement majeur.

Au niveau ORANGE, la problématique est double. N’ayant pu développer un niveau BLEU convenable, ces populations n’ont de ce fait pas non plus développé un niveau ORANGE opérationnel. Elles en sont empêchées aussi par l’échec scolaire dont les raisons sont liées à la maîtrise de la langue, au soutien familial, mais aussi et surtout à la situation économique : il est plus facile de réussir ses études dans une chambre calme et avec un ordinateur, plutôt qu’avec un cahier sur une table de cuisine et avec les frères et sœurs qui jouent à côté !

De plus, les conditions de vie de la société étant principalement en ORANGE, toute la richesse matérialiste d’ORANGE se trouve en permanence sous leurs yeux ! Et comme ces jeunes se sont arrêtés en ROUGE ou dans la transition entre ROUGE et BLEU, quelle peut être leur réaction ? C’est tout simplement « je le vois, j’en ai envie, et impulsivement je réagis pour le prendre ». Les attaques de voitures sont significatives ! La voiture, c’est un symbole de notre société : le manque intérieur de BLEU et d’ORANGE et le sentiment d’être rejetés par la société ORANGE aboutissent à une réaction en ROUGE. C’est tout à fait logique !

E.G. : Ces jeunes des banlieues ont quand même développé une activité souterraine, un réseau qui, selon certains reportages, semble très hiérarchisé. Cela révèle un côté débrouillard qui leur a permis de s’organiser en marge de la société même si la répression sur les trafics vient quelque peu perturber leur organisation. Que doit-on en penser ?

F.C. : Il existe une organisation sociale et une activité économique bien avant ORANGE ! Il n’y a aucune incompatibilité entre l’existence d’une activité économique souterraine et les vMèmes que manifestent ces jeunes. Il y a des gens actifs, intelligents, débrouillards à tous les niveaux de la Spirale ! C’est sans doute sur ceux-là qu’il faut s’appuyer pour faciliter la transition vers BLEU, puis ORANGE.

E.G. : Est-il possible en Spirale Dynamique de gérer le fait qu’un certain nombre de personnes chapeautent des réseaux, et comment faire en sorte de stopper ce système pour les intégrer dans une activité en standard économique ?

F.C. : Ont-ils réellement le choix de faire autre chose ? C’est cela la question. On retrouve à nouveau le problème d’intégration dans le monde ORANGE, de faire ce qu’il faut pour les aider à intégrer BLEU, puis ORANGE.

E.G. : Auraient-ils créé un monde ORANGE à leur façon ?

F.C. : Dominés par ROUGE, ils ont créé une économie dominée par ROUGE ! Il y a toujours eu une activité économique dans les mondes ROUGE et VIOLET. On sait par exemple qu’il y avait des échanges de pierres taillées pendant la préhistoire qui couvraient toute l’Europe. On a retrouvé à l’ouest de la Russie des pierres taillées qui, par un jeu de troc, venaient de France. La Grèce antique et l’Empire Romain, respectivement dominés par VIOLET et ROUGE, avaient une activité économique intense et florissante. L’activité économique prend simplement des formes différentes selon les niveaux de la Spirale. On parle ici de populations de banlieues à dominante ROUGE, et ROUGE est impulsif, fait ce qu’il veut et estime n’avoir de compte à rendre à personne. Les mafias dans leur forme originelle étaient à cheval sur les vMèmes VIOLET et ROUGE, mais elles ont su intégrer BLEU et ORANGE !

E.G. : Le problème ayant été soulevé, quelle stratégie faudrait-il adopter pour sortir de cette impasse qui dure maintenant depuis des décennies ? En raisonnant toujours en Spirale Dynamique, quelles pistes pourraient permettre une transition vers une situation plus calme et plus stable à court, moyen et long terme ?

F.C. : Il n’y a pas grand-chose à faire à très court terme si ce n’est de continuer à analyser le problème. Comme le mouvement est dominé par ROUGE, il s’éteindra spontanément, simplement quand les participants n’en auront plus envie. Il faut bien entendu le contenir en attendant. Quant au moyen terme et comme nous l’avons déjà plus ou moins évoqué précédemment, il s’agit de reconsolider VIOLET, et d’installer BLEU, puis ORANGE. Quels points souhaiteriez-vous développer ?

E.G. : Dans certaines banlieues, on a développé ce qu’on appelle l’esprit des « grands frères ». Ce sont des gens instruits, qui ont un emploi, et qui prennent du temps le soir pour discuter avec les jeunes et tenter de faire de la régulation. Il existe aussi des « médiateurs de quartier », dont l’objectif est de recueillir les jeunes, les remettre dans une activité, leur offrir un lieu, etc. Ces techniques ont été mises en place parce qu’une réelle difficulté s’impose : nous sommes face à un système de destruction. Destruction de l’école, des automobiles, des symboles en fait ! Il semble que la logique de ces personnes qui fonctionnent en ROUGE soit de détruire le milieu où elles vivent.

F.C. : Il n’y a pas de logique, hélas. Ce n’est qu’avec BLEU que les gens commencent à être véritablement conscients de la conséquence de leurs actes. La notion de cause à effet, même si elle apparaît des VIOLET, n’est complètement appliquée au comportement de l’individu qu’avec BLEU, et c’est justement avec BLEU qu’apparaissent la culpabilité et l’ordre social.

E.G. : L’attitude du gouvernement est donc de mener une action centrée sur BLEU alors que la situation est dominée par ROUGE ?

F.C. : Oui, l’action actuelle est centrée sur BLEU, même si elle peut être perçue comme partiellement ROUGE par les jeunes des banlieues qui peuvent interpréter ainsi les affrontements nocturnes avec les CRS. Il est évidemment indispensable dans ce cas de ne pas leur donner l’impression qu’ils gagnent ces batailles quotidiennes, mais en même temps, de ne pas leur donner envie de prolonger le mouvement en se lançant dans une escalade. C’est un équilibre délicat.

E.G. : Concrètement, que faudrait-il faire pour obtenir une réponse adéquate à une situation de type VIOLET ou ROUGE, dans l’urgence, à moyen terme et à long terme ? J’ai l’impression que la difficulté qui se pose depuis des décennies et ce, quelles que soient les tendances politiques, vient du fait que le gouvernement à une analyse purement en BLEU et n’a pas conscience qu’il doit répondre à un système socio-économique VIOLET-ROUGE.

F.C. : Je suis entièrement d’accord ! C’est une illusion de croire que nous parlons tous la même langue : des gens dominés par des vMèmes différents ont des systèmes de valeurs tellement éloignés que le discours des uns est incompréhensible aux autres. C’est à celui qui a le vMème le plus récent sur la Spirale de se mettre à la portée de l’autre pour l’accompagner dans son évolution. Spirale Dynamique définit des transitions entre les niveaux d’existence. Ainsi, entre ROUGE et BLEU, il y a ROUGE/bleu et rouge/BLEU. Conduire le changement de ROUGE vers BLEU ne peut se faire ni de ROUGE — logique d’affrontement —, ni de BLEU — intolérance —, mais depuis une de ces étapes intermédiaires.

Dans un premier temps, je crois qu’il est préférable de se concentrer sur le vMème dominant, ROUGE, VIOLET et BLEU étant insuffisamment implantés (rejet de la famille, non-respect des traditions et des lois, etc.) et ne pouvant donc pas être l’objet d’une action à court terme. Gérer ROUGE implique forcément de s’y opposer et de lui donner les moyens de sauver la face.

E.G. : Donc premièrement, faire en sorte que la banlieue sauve la face.

F.C. : C’est impératif. Si ces jeunes sont ou se sentent humiliés, ils ne changeront pas d’attitude. Même en cas d’arrêt du mouvement, ils sauteront sur la première occasion de recommencer. Qu’ils perdent la bataille en cours certes, mais dans la dignité afin qu’ils se perçoivent comme des perdants valeureux !

E.G. : Comment le ROUGE peut-il en venir à respecter son environnement ?

F.C. : Il y a une chance que cela arrive s’il considère que cet environnement est le sien. Ce n’est toutefois pas une garantie absolue ! En ROUGE pur, l’impulsivité fait qu’il ne peut pas y avoir de garantie absolue de non-destruction des infrastructures sociales. La seule garantie est dans le passage à BLEU.

E.G. : Il me semble qu’il y a aussi une surenchère entre les banlieues !

F.C. : Oui une sorte de concours. La publicité sur Internet et les journaux télévisés ont joué un rôle majeur dans cette surenchère. Là aussi, c’est typique de ROUGE, comme, si vous me le permettez, des adolescents cherchant à savoir lequel a le plus gros sexe : « Quoi dans le 78, ils ont brûlé 300 voitures ! On va leur monter que nous dans le 9-3, on est bien plus fort ! » Ce qui se passe n’est pas uniquement un affrontement entre des jeunes de banlieue et la société, mais est aussi une lutte de pouvoirs entre bandes de banlieues.

E.G. : Les reportages télévisés ont montré des images très intéressantes. Certains jeunes interrogés (et qui manifestement ont fait brûler des autos) étaient habillés en survêtement de marque et portaient de grosses chaîne(s) et gourmette(s) en or.

F.C. : C’est fort intéressant en effet. Cela confirme qu’il s’agit d’un problème de respect et d’image avant d’être un problème économique.

E.G. : Il semble évident qu’il existe dans ces banlieues une économie souterraine réelle, structurée et rentable où les gens, sans avoir de diplômes, s’en tirent très bien. De notre côté, en voulant mettre de l’ordre, on met en cause leur système et cela ne leur convient pas du tout.

F.C. : Oui, nous mettons en cause leur système ce qui est bien, sans pour autant être crédibles. Cela reflète un malaise fondamental de la société française : un homme politique mouillé dans une affaire est presque systématiquement réélu. C’est hélas la réalité ; des journalistes ont même parlé de « prime à la casserole » ! En ayant cette attitude, nous ne faisons que leur confirmer leur modèle du monde et leur système de valeurs : c’est la jungle, et dans la jungle, seuls les imbéciles n’appliquent pas la loi de la jungle ! Donc à moyen terme, nous avons à assainir notre propre fonctionnement social et à montrer l’exemple.

Une deuxième action souhaitable est de comprendre exactement ce que signifie pour eux le respect et trouver un moyen de les valoriser.

La troisième est de faciliter le passage en BLEU. Les structures sociales véhiculant BLEU ont traditionnellement été l’église, l’armée et l’école. Il semble que laisser cette tâche à l’église, la mosquée en l’occurrence, n’est pas la meilleure chose à faire, notamment parce que l’état actuel de l’Islam est tel qu’il serait un obstacle au passage en ORANGE, le niveau suivant de la Spirale. L’armée ne peut plus jouer ce rôle depuis la suppression du service militaire. De toute façon, celui-ci intervenait en fin d’adolescence, soit de toute évidence trop tard.

La solution la plus immédiate serait donc de donner la priorité absolue à l’éducation, en construisant des méthodes pédagogiques différentes selon les vMèmes qui se manifestent. Cela passe aussi par l’envoi dans les banlieues des enseignants les plus expérimentés en les valorisant de manière à la fois psychologique, sociale et salariale. C’est une banalité de dire que l’ascension sociale passe par l’éducation. Cette éducation ne peut pas se limiter aux enfants. Nombre de parents immigrés ne sont pas capables aujourd’hui, faute d’une réelle politique d’intégration, de remplir seul des formalités administratives simples. Ils dépendent pour cela soit de services sociaux, soit de leurs enfants. La mise en place de programmes d’éducation dédiés aux parents serait un moyen de restaurer leur dignité personnelle, et de leur permettre de jouer à nouveau totalement leur rôle parental. L’expression correcte de VIOLET et de BLEU y gagnerait.

La quatrième action qui pourrait être entreprise est de faciliter l’intégration dans l’économie ORANGE. Les entreprises actuelles ont des directions généralement centrées en ORANGE, avec parfois une bonne dose de BLEU. La plupart d’entre elles sont incapables de manager les autres vMèmes, ceux qui précèdent BLEU comme ceux qui suivent ORANGE. Former les cadres à manager efficacement du personnel dominé par VIOLET ou ROUGE est un des moyens nécessaires à l’intégration des jeunes de banlieue dans le monde économique.

E.G. : La solution à très long terme serait-elle de raser les barres d’immeubles ?

F.C. : Bien sûr ! Rétablir la mixité sociale et supprimer la ghettoïsation sont en effet des solutions. L’habitat est un moyen de faciliter l’expression de tels ou tels vMèmes. Il pourrait par exemple y avoir là des pistes pour renforcer VIOLET.

Je me souviens d’un voyage en égypte avec mon épouse où nous nous sommes étonnés, lors d’un passage dans la banlieue du Caire, de voir une majorité d’immeubles encore en construction, tous semblables (les barres métalliques du béton armé dépassant encore du haut de l’immeuble). En questionnant notre guide, nous avons appris les raisons de ce non-achèvement volontaire des travaux : tout d’abord, tant qu’une maison n’est pas terminée, on ne paye pas d’impôts locaux (d’où l’objectif de la terminer le plus tard possible) ; ensuite, à chaque fois que la famille s’agrandit, on construit un étage de plus. Certains immeubles de quatre à cinq étages regroupent souvent une famille ou un clan. Ces familles vivent en banlieue dans des immeubles, mais la structure familiale propre à VIOLET est conservée.

Nombre d’architectes sont parfaitement conscients de l’impact de leur conception d’un bâtiment sur le tissu social. Il serait utile de les appeler à la rescousse.

E.G. : Y a-t-il en Spirale Dynamique une réponse au fait de savoir si nous devrions ou pas leur donner le droit de vote ?

F.C. : Le problème, c’est que le droit de vote est une création ORANGE. Cela n’intéresse donc pas forcément le ROUGE pour qui la notion de démocratie n’a pas vraiment de sens. Par contre je pense que ce serait quand même positif, car vraisemblablement perçu comme un signal de respect.

E.G. : Pour résumer votre approche, l’objectif est de se centraliser sur le fonctionnement du ROUGE, travailler sur sa propre notion du respect et tenter d’y donner une réponse.

F.C. : Oui, acceptons ROUGE tout en le canalisant, et facilitons l’évolution vers BLEU, puis vers ORANGE. Le but n’étant pas d’aller plus vite que la musique, il importe d’être conscient que BLEU est un passage obligé avant que cette population puisse rejoindre la société française actuellement à dominante ORANGE, d’où la nécessité absolue d’agir au niveau de l’école et de l’éducation.

E.G. : J’en reviens aux analyses livrées par les reportages : les sociologues affirment que l’origine du problème des banlieues vient d’un changement brutal dans l’esprit de communauté. Quand ces familles sont arrivées dans notre pays, elles ont été installées dans des barres d’HLM et ont perdu la structure de village à laquelle elles étaient habituées. Les femmes se sont retrouvées enfermées sans aucune relation avec le monde, alors que dans les pays nord-africains existe tout un système bien organisé où c’est la communauté qui contrôle les enfants et les éduque. Cette cassure dans le mode de vie de ces populations est le résultat de l’erreur que nous avons commise : nous avons fait venir ces gens dans notre culture sans tenir compte de la leur. N’ayant pas le droit de sortir, la femme ne pouvait pas contrôler les enfants qui, non gérés par le système, sont devenus délinquants, ont entraîné d’autres enfants, et le système infernal s’est développé.

F.C. : Oui. C’est une autre manière parfaitement juste de dire ce que la Spirale Dynamique constate en regrettant l’affaiblissement excessif du vMème VIOLET. La Spirale Dynamique ne s’oppose pas aux réflexions et aux justes constatations des sociologues et des gens de terrain. Bien au contraire. Son apport est d’intégrer les constats faits dans différentes approches et différentes cultures dans un modèle unique, cohérent et prédictif.

Comme vous le dites, faire venir ces gens dans notre culture sans tenir compte de la leur est une faute majeure dont nous payons aujourd’hui le prix. Et eux aussi d’ailleurs. La réparation d’une erreur est toujours plus coûteuse que sa prévention…

L’intérêt ici de la Spirale Dynamique est de fournir un outil très précis pour cartographier les différences culturelles et le changement nécessaire.

E.G. : Ces populations ont donc deux étapes à faire, et en trente ans, nous n’avons pas réussi à structurer le système pour qu’elles passent le plus sereinement possible du ROUGE au BLEU !

F.C. : Certes, c’est un triste constat qui n’honore aucun de ceux qui ont dirigé la France durant ces années. J’aimerais pourtant terminer sur deux notes d’espoir.

D’abord, toute crise est une opportunité. On peut espérer que la force de celle-ci fait qu’elle ne sera pas oubliée et que les actions nécessaires seront prises. Il serait d’ailleurs dramatique qu’elles ne le soient pas. La société française continue à évoluer, et on sent nettement les signes avant-coureurs du vMème suivant, VERT. Si rien n’était fait, le fossé des vMèmes qui séparent ces jeunes de banlieue du reste de la société s’élargirait encore dans les années qui viennent. Le travail d’intégration serait alors plus long, plus difficile et plus coûteux. Nous avons assez perdu de temps. Nous ne pouvons pas nous permettre d’en perdre plus.

Ensuite, je voudrais rappeler qu’aucun des vMèmes de la Spirale Dynamique n’est mauvais en tant que tel. Sens fort de soi, courage, capacité à agir, etc., les apports de ROUGE ne sont pas négligeables et le passage par ce vMème est une étape indispensable du développement des hommes comme de celui des sociétés. Les jeunes gens qui sont dans la rue ne sont pas une jeunesse perdue. Ils franchissent simplement aujourd’hui une étape qu’ils auraient dû franchir plus tôt et différemment. C’est notre part de responsabilité de leur tendre la main et de les aider à continuer leur évolution sur la Spirale Dynamique.